• Jour De Galop

Benoit Jeffroy, le bâtisseur

Ecrit par Adeline Gombaud


Arrivé dimanche à Longchamp sans aucune pression, Benoît Jeffroy en est reparti comblé : Texas, qu'il a élevé et qui lui appartient, en association avec son frère Thomas, a pris une remarquable deuxième place dans l'Emirates Poule d'Essai des Poulains (Gr1), alors que Zelda, également issue de son élevage et dont il partage la propriété avec Tony Parker, a été l'une des note du classique pour les pouliches…

Lundi, Benoît Jeffroy est encore sur un nuage. Et, quand on lui demande de raconter son dimanche de "Poules", l'homme de Castillon, également directeur du haras de Bouquetot, nous raconte une anecdote pas banale. « Je devais avoir 16 ou 17 ans et, comme souvent, je passais mon dimanche chez mon grand-père, à regarder les courses, taper sur le minitel… Il avait cette poulinière, Texalouna (Kaldoun), et je réfléchissais aux croisements. Je voulais l'envoyer à l'étranger, mais mon grand-père trouvait que ça faisait loin ! Alors je lui ai proposé un foal-share, avec Alzao et Kendor. J'en ai parlé à mon frère, qui m'a suivi… Restait à trouver l'argent. Il me fallait bien 30 ou 40.000 €, que je n'avais pas évidemment ! Je suis parti sur ma mobylette rencontrer le conseiller bancaire de la famille, au Crédit Mutuel. J'avais préparé mon business plan… Il m'écoute, semble intéressé et me demande si mes parents se portent caution. "Ah non monsieur, je n'ai aucun garant !" Il s'est gratté la tête et m'a répondu : "Alors, on va débloquer votre PEL…" En fait, c'est comme ça que tout a commencé. Avec le culot du gamin que j'étais, élevé dans une famille de négociants en bestiaux, donc avec un certain goût pour le commerce, et avec la confiance d'un banquier ! C'est important de raconter cette histoire, car je crois qu'il ne faut jamais hésiter à prendre des risques. Quand on veut se lancer dans l'élevage, ce n'est pas comme dans une start-up : un ordinateur ne suffit pas. Il faut aller chercher de l'argent pour investir dans les chevaux, dans les terres, et savoir se montrer convaincant ! »


De Frankyfourfingers à Texas


Cette Texalouna était une fille de Texan Beauty (Vayrann), achetée par le grand-père, le père de Benoît et Thomas au milieu des années 80. L'élevage familial avait débuté quelques années plus tôt dans le Finistère, le bastion des Jeffroy. Texan Beauty avait déjà donné à la famille Jeffroy Texalina (Kaldoun), qui a couru le Diane sous les couleurs de Bernard Jeffroy, et avant elle Hexane (Kendor), bonne compétitrice mais surtout mère du premier champion des Jeffroy, Never on Sunday (Sunday Break). « Mon grand-père avait quelques poulinières et il était déjà concentré sur le plat. Il avait des parts de Kaldoun, de Kendor… » Des foals-shares initiés par Benoît naissent Texaloula (Kendor) puis, l'année suivante, Texaline (Alzao). « Texaloula n'était pas bonne mais nous l'avons gardée à l'élevage. Elle a produit d'emblée Cap Sizun (Gold Away), qui a eu une belle carrière chez Damien de Watrigant, puis Frankyfourfingers (Sunday Break), qui a gagné un Groupe à Meydan après avoir commencé sa carrière chez Christian Delcher-Sanchez. Just with You (Sunday Break), son produit suivant, s'est accidentée et n'a pas couru, mais elle nous a donné Taos (Toronado), gagnant de Listed, et surtout Penja (Camelot), qui a remporté l'an dernier le Prix de Psyché (Gr3). »


Pour Texas, tout n'avait pas commencé sous les meilleurs auspices


Penja n'était pas encore sortie quand, sous le nom du haras de Castillon, le haras que Benoît a créé avec son épouse en Normandie, en 2015 seulement, un fils de Wootton Bassett et de Texalova (une fille de Texaloula) est inscrit chez Arqana. La vente a lieu en septembre : c'était la première année Covid. « Texas était déjà grand et très mature en septembre et il avait un physique imposant, mais personne ne l'avait retenu sur ses sélections, même pas une visite véto... Sa page de catalogue n'était pas encore ce qu'elle est devenue aujourd'hui. Il a toujours beaucoup plu à mon frère et moi et nous n'allions pas le laisser partir pour rien, étant par Wootton Bassett… L'idée était de pouvoir bien l'exploiter car nous avons toute la famille. Nous l'avons donc racheté. Henri-François Devin, avec lequel je suis ami depuis longtemps, avait entraîné la mère, qui n'était pas bonne… Nous lui avons envoyé Texas, en lui disant qu'il serait peut-être meilleur. J'étais persuadé que c'était un poulain qui lui conviendrait. » Le poulain s'impose dès sa deuxième sortie à Lyon. « Ce jour-là, son jockey, qui était déjà Clément Lecœuvre, l'a vraiment empoigné. Nous avons décidé de retourner à Lyon pour sa troisième sortie. Et lorsque Clément lui a mis une claque ou deux, le poulain s'est jeté contre le rail. Peut-être se souvenait-il de la course dure qu'il avait eue précédemment. Il a fallu tout reprendre à zéro. On l'a couru à Chantilly avec la volonté de lui donner une bonne leçon, pour qu'il reprenne confiance. Puis il est parti un mois et demi au pré. Il a fait une bonne rentrée à Longchamp avant de gagner le Critérium du Languedoc (L). Lorsqu'il a effectué sa rentrée dans le Fontainebleau, il avait fait une poussée de croissance pendant sa préparation et Henri-François avait dû le ralentir. Le poulain n'était pas prêt… Dimanche, avant la course, tout le monde me disait que le poulain était magnifique ! » Un poulain magnifique, en progression, mais qui avait hérité du numéro 15 dans les boîtes. Impossible ? « Henri-François s'est beaucoup interrogé avant la course. Nous lui avions dit qu'avec sa vitesse de base, il pouvait effacer ce numéro. Aux ordres, nous avons recommandé à Clément de ne pas le contrarier. Mangoustine venait de gagner après avoir connu un parcours en troisième épaisseur ! Clément l'a monté à la perfection, en respectant les aptitudes du cheval. Nous y avons cru jusqu'au bout ! » Une deuxième place à 100/1 au goût de victoire, alors que les Jeffroy étaient venus en famille - « nos parents ont gardé les enfants, et nous sommes venus avec mon frère et nos compagnes ! » - pour profiter de ce dimanche classique, sans ambition de victoire…


Zelda et les Finistériens


La journée avait en fait commencé une heure plus tôt avec la tentative de Zelda (Zelzal) dans la Poule d'Essai des Pouliches. Là aussi, on n'espérait pas la victoire dans le clan Jeffroy : la rentrée de Zelda avait été quelconque, mais Benoît et son associé, Tony Parker, avaient insisté pour courir quand même la Poule. « Avec Zelda, à 2ans, nous avons écouté Jean-Claude Rouget qui nous avait dissuadés de courir le Marcel Boussac, ou même la Breeders' Cup, afin de la garder pour les classiques. Et après sa rentrée moyenne, Jean-Claude était évidemment déçu et plus vraiment très chaud pour courir la Poule. Nous l'avions écouté jusque-là mais là, nous avons insisté afin de suivre le plan initial ! Avec Tony et Clément Troprès, son manager, nous étions sur la même longueur d'onde, jusqu'au choix du jockey. Zelda est une pouliche délicate. Coralie Pacaut avait gagné avec elle, elle la monte tous les matins : nous pensions que le feeling entre les deux pouvait être un avantage. L'équipe a fait un super boulot le matin, et Zelda a montré dimanche qu'elle avait retrouvé le niveau qui était le sien à 2ans. Nous étions ravis, d'autant plus que Tony a gagné avec son autre partante ! »


Le partage avant tout


L'histoire avec Tony Parker a débuté, là encore, grâce à l'audace de Benoît Jeffroy. « J'avais vu que Clément Troprès était comme moi originaire du Finistère. Alors je l'ai contacté, je l'ai invité à déjeuner à Bouquetot… Nous nous sommes bien entendus et Clément m'a dit que si nous avions un cheval prêt à courir, Tony pouvait être intéressé. J'avais Zelda à l'entraînement chez Jean-Claude Rouget ; elle montrait de belles choses… Je n'avais pas pu la présenter aux ventes car quelques semaines auparavant, elle avait souffert de doubles abcès aux postérieurs. C'était vraiment très douloureux. Sans cela, elle aurait sans doute été vendue yearling. Comme quoi, le destin… » Le deal est signé avec Tony Parker et, depuis, les deux hommes se sont beaucoup rapprochés. « C'est génial de travailler avec Tony Parker et son équipe. Il est très humble et a envie d'apprendre. Moi, j'adore partager. Son implication dans les courses, l'achat de Quétiéville… Cela me rappelle un peu mon histoire avec le cheikh Joaan, quand nous sommes partis d'une page blanche avec Bouquetot ! » Certains hommes sont nés pour bâtir, pour entreprendre. Benoît Jeffroy est de ceux-là.